Nous resterons trois jours pleins dans ce lieu… trois jours hors du temps, comme suspendus entre ciel et montagne, au bord de la lagune del Diamante, perchée à environ 3 300 mètres d’altitude. D’abord, il y a eu le choc de la beauté. Une beauté brute, immense, presque irréelle. Et puis le silence. Un silence total. Nous étions seuls au monde, seuls face à ces reliefs puissants, à cette nature grandiose qui donne le vertige et remet tout à sa juste place. Mais si cet endroit nous a tant attirés, ce n’est pas seulement pour ses paysages. C’est pour son histoire. Une histoire d’hommes, de courage et de survie. Celle de 1930, celle d’Henri Guillaumet, pionnier de l’Aéropostale, perdu dans ces montagnes après le crash de son avion. C’est dans cet univers hostile qu’il a marché des jours durant, luttant contre le froid, la faim et l’épuisement. De cette épreuve naîtra plus tard, confiée à son ami Saint-Exupéry, cette phrase devenue légendaire : « Ce que j’ai fait, je te le jure, jamais aucune bête ne l’aurait fait. » Au départ, nous ne savions même pas que l’endroit serait d’une telle beauté. Nous venions d’abord sur les traces de Guillaumet. Aucun guide touristique ne parle vraiment de ce lieu. Comme lorsque nous étions partis chercher les sources de l’Amazone quelque temps plus tôt, nous avons étudié les cartes, lu des livres, recoupé des récits… jusqu’à trouver. Et puis, l’émotion. Deux plaques commémoratives, discrètes, presque perdues dans l’immensité, rappellent ici l’accident de Guillaumet et sa conduite héroïque. Devant elles, impossible de ne pas ressentir un frisson. L’histoire prend chair. Le décor cesse d’être seulement beau : il devient habité. Nous avons vécu ces trois jours au milieu des éléments. Nous avons mangé face aux sommets, le regard perdu dans les neiges éternelles. Nous avons dormi sous la voûte étoilée, enveloppés par le silence de l’altitude, avec un peu froid… et cette petite inquiétude diffuse que les éléments puissent se déchaîner dans la nuit. Ici, la montagne rappelle vite qu’elle est la plus forte. Autour de nous, un désert minéral presque irréel. Et pourtant, la vie était là. Des guanacos nous ont accompagnés pour notre plus grand plaisir, silhouettes élégantes avançant avec grâce dans ce décor rude. Eux, et quelques oiseaux courageux, semblaient être les seuls êtres vivants capables de survivre dans un milieu aussi hostile. À nos côtés se dressait l’imposant volcan Maipo, géant andin culminant à 5 323 mètres, veillant sur la lagune. Un décor d’une puissance rare, où le ciel semble plus proche et les émotions plus intenses. Les événements de 1930 se sont déroulés en plein hiver austral. Et pourtant, nous sommes en été… mais en trois jours, nous avons connu le vent violent, le froid soudain, les nuages qui avalent tout, puis le soleil éclatant quelques heures plus tard. Une montagne changeante, imprévisible, qui ne pardonne rien. Alors oui, pendant ces trois jours, nous avons été éblouis par le spectacle de la nature. Mais nous avons surtout été bouleversés par la force de l’histoire humaine inscrite dans ces paysages. Un lieu magnifique. Un lieu tragique. Un lieu qui nous a marqués pour longtemps.
[Boudubouts]