La grande migration de Serengeti
Nous entrons dans le Serengeti avec une idée en tête : rejoindre la rivière Mara. C’est là, tout au nord du parc, que se joue à cette période l’un des épisodes les plus spectaculaires de la grande migration. Des centaines de milliers de gnous et de zèbres remontent vers le Kenya et les pâturages du Masaï Mara. Nous savons qu’ils sont là. Reste à être au bon endroit… au bon moment.
Très vite, la savane tient ses promesses. Les premiers troupeaux apparaissent, puis d’autres, toujours plus nombreux. Des gnous partout, des zèbres mêlés à cette immense procession et, au bord de la piste, une carcasse autour de laquelle les vautours ont déjà pris possession des lieux. Nous avançons lentement avec Ulysse. Ici, impossible de regarder seulement devant soi. Il y a toujours quelque chose à observer : des lions, des buffles, des hippopotames dans la Mara et puis, comme si le Serengeti avait décidé d’en rajouter un peu, des éléphants qui traversent devant nous sous un arc-en-ciel.
Mais nous sommes venus pour la migration et surtout avec l’espoir d’assister à un « crossing », ce moment où les gnous se jettent dans la Mara pour gagner l’autre rive. Nous les cherchons, les suivons, attendons. Rien. Ils sont bien là, parfois par milliers, mais traverser une rivière infestée de crocodiles ne semble pas être leur priorité du jour. Le soir approche et le camping où nous sommes censés dormir est beaucoup trop loin. Nous prenons alors une décision qui n’est probablement pas tout à fait dans le règlement du Serengeti : cette nuit, Ulysse restera ici, au bord de la Mara.
Nous fermons les portes. Autour de nous, des gnous, des zèbres, les hippopotames de la rivière et, quelque part sans doute, quelques lions beaucoup plus silencieux. Nous sommes seuls. Vraiment seuls. Et lorsque la nuit enveloppe complètement la savane, notre imagination commence à travailler un peu plus que nécessaire. Toute la nuit, les hippopotames assureront la bande-son avec leurs grognements si caractéristiques.
Au réveil, tout est calme. Aucun visiteur nocturne n’a tenté de nous déloger. Le jour se lève doucement sur la savane et, au loin, des montgolfières s’élèvent dans le ciel. Autour de nous, toujours des gnous. Des centaines, peut-être des milliers. Sur l’autre rive, un groupe s’approche enfin de la rivière. Ils avancent, s’arrêtent, hésitent… puis rebroussent chemin. Pourtant, il leur faut passer. De l’autre côté les attendent des pâturages plus verts, mais quelques dizaines de mètres d’eau peuvent devenir un piège : courant, noyade, crocodiles, lions.
Nous décidons de suivre le troupeau qui longe la Mara, persuadés qu’il cherche simplement un autre passage. Et cette fois, tout semble se mettre en place. Les gnous se regroupent, se rapprochent de la berge. Nous commençons à y croire. Mais soudain, une lionne apparaît. Elle s’approche, silencieuse, et suffit à faire voler en éclats tout ce rassemblement. En quelques instants, les gnous se dispersent et s’éloignent de la rivière. La traversée que nous pensions imminente vient de s’arrêter avant même d’avoir commencé.
Mais ils ne renoncent pas. Peu à peu, le même groupe se reforme. Les gnous reviennent vers la Mara, se rapprochent à nouveau de la berge et recommencent leur étrange ballet. Ils avancent, reculent, hésitent encore. La lionne est toujours quelque part dans les parages et la rivière n’est pas devenue moins dangereuse. Un gnou s’approche de l’eau puis recule. Un autre semble prêt à se lancer. Derrière eux, des centaines attendent. C’est fascinant de voir tout un troupeau suspendu à la décision d’un seul.
Et soudain, tout bascule.
L’un d’eux se jette dans la Mara. Derrière lui, les autres suivent. En quelques secondes, la rive se transforme en torrent vivant. Ils plongent, nagent, remontent de l’autre côté tandis que derrière eux des centaines d’autres continuent d’arriver. Quelques instants plus tôt, une lionne avait suffi à les faire fuir. Cette fois, quelque chose a été plus fort que la peur.
Puis, presque aussi vite qu’elle était montée, la tension retombe. Nous sommes désormais de l’autre côté de la Mara. Devant nous, les gnous paissent tranquillement. Les zèbres aussi. Tout semble soudain apaisé, comme si la rivière, la lionne, les hésitations et cette traversée frénétique appartenaient déjà au passé. Ils sont là, simplement, dans ces pâturages qu’ils étaient venus chercher au terme de leur longue migration.
Nous les regardons et mesurons notre chance. Après toute cette route et toutes ces heures d’attente, nous avons vu ce que nous étions venus chercher.
Ils ont traversé.
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