Nous avons toujours aimé les chemins de traverse. Ceux qui rallongent la route, secouent un peu plus Ulysse, mais nous conduisent souvent là où nous n’aurions aucune raison d’aller autrement. Alors, lorsqu’une piste nous offre la possibilité de remonter vers le nord de la Tanzanie en laissant de côté le bitume, nous n’hésitons pas vraiment. Devant nous, près de 500 kilomètres avant de rejoindre Itigi.
La réputation de la piste n’était pas usurpée. Très vite, le goudron disparaît et commencent les longues portions de tôle ondulée, les trous, les pierres et la poussière. Ulysse encaisse et, après les déboires des dernières semaines, nous savourons presque chaque secousse : ses nouveaux amortisseurs font merveille.
Nous nous arrêtons pour dégonfler les pneus lorsque quelques huttes attirent mon regard. À côté, d’étranges assemblages de bois dressent leurs silhouettes vers le ciel. Ma curiosité l’emporte et nous nous approchons.
L’accueil est immédiatement chaleureux. Des sourires, des gestes pour nous inviter à avancer et cette curiosité réciproque qui, depuis le début de notre voyage, nous a offert quelques-uns de nos plus beaux moments.
Reste à se comprendre.


En Tanzanie, le swahili est la langue officielle du pays et, loin des villes, l’anglais ne nous mène pas toujours très loin. Heureusement, j’ai à mes côtés mon interprète en devenir. Hélène a toujours aimé les langues. Nous avions appris l’espagnol ensemble en Amérique du Sud, elle s’était ensuite lancée seule dans le portugais et, depuis notre arrivée ici, la voilà qui s’attaque au swahili. Elle ne prétend évidemment pas encore tenir une conversation, mais ses quelques mots suffisent à provoquer de gros éclats de rire et surtout à faire tomber les premières barrières.
Nous découvrons alors que l’homme et la femme qui nous accueillent sont tous les deux guérisseurs traditionnels.
Et soudain, notre simple arrêt au bord de la piste prend une autre dimension.
Ils sortent leurs gris-gris, nous montrent leurs préparations, puis différentes plantes qu’ils utilisent pour soigner. Avec quelques mots de swahili, beaucoup de gestes et probablement autant de choses comprises que devinées, ils nous racontent leur pratique. Nous posons des questions, ils cherchent comment nous répondre. Il n’y a plus vraiment, à cet instant, deux voyageurs français arrivés par hasard et un couple de guérisseurs tanzaniens. Il y a simplement quatre personnes qui essaient de se comprendre et qui y prennent manifestement beaucoup de plaisir.
Nous resterions volontiers encore longtemps, mais la piste nous attend. Avant de partir, toute la famille se rassemble autour de nous pour une photo. Un dernier signe de la main, quelques sourires encore et nous retrouvons Ulysse.
Nous reprenons alors notre longue séance de secousses.Sur certaines portions de tôle ondulée, ralentir rend les chocs presque insupportables. Il faut prendre de la vitesse, laisser les roues effleurer les ondulations et avoir parfois l’impression de voler quelques centimètres au-dessus de la piste. Nous sautons, nous tanguons, tout remue dans Ulysse… mais nous avançons.Jusqu’à ce qu’un autre spectacle me fasse freiner brutalement.Dans un champ, juste à côté de la piste, un troupeau de Watusis attire immédiatement mon regard. Ces magnifiques bovins originaires de la région des Grands Lacs portent des cornes immenses, presque majestueuses.
Nous restons quelques instants à les regarder évoluer dans la poussière avant de reprendre notre route.
La journée décline. Sur cette piste où les voitures sont rares, nous croisons surtout des hommes, des femmes et des enfants qui marchent entre les villages. Certains nous saluent, d’autres s’arrêtent simplement pour regarder passer cet étrange camion bleu-gris couvert de poussière.
Il est temps de chercher où dormir.
Nous trouvons notre place à l’écart d’un tout petit village. Le moteur s’arrête enfin. Devant nous, la lumière descend doucement sur la savane et les dernières silhouettes rentrent à pied vers leurs maisons.
Nous sommes couverts de poussière, un peu secoués par la journée, mais heureux.
C’est aussi pour ces moments-là que nous choisissons les chemins de traverse.
Les Boudubouts