Comment découvrir le lac Malawi autrement qu’en glissant sur ses eaux ?
Après l’avoir regardé depuis la rive, après l’avoir vu changer de couleur au coucher du soleil, après l’avoir imaginé immense sans encore vraiment le connaître, il fallait bien finir par y aller.
Pas question de se baigner.
Ici, l’eau douce a aussi ses habitants invisibles, ces micro-organismes dont on nous parle assez pour nous ôter toute envie de jouer les naïfs. Alors nous n’allions pas entrer dans le lac avec les pieds ou le maillot.
Nous allions y entrer autrement.
En canoë.
Nous nous sommes donc mis en quête d’une embarcation. Sur la plage, il y avait bien ces longues pirogues bleu azur, fines comme des crayons, creusées dans le bois, posées sur l’eau avec une légèreté presque inquiétante.
On regardait les pêcheurs y rester assis, parfaitement à l’aise, pagayant avec une économie de gestes qui disait toute leur habitude du lac.
Très beau à regarder.
Beaucoup moins rassurant pour nous y installer.
Nous avons donc opté pour une version plus familière : un canoë biplace, large, stable, presque cousin de ceux que l’on voit sur nos rivières et nos lacs français. Rien de très héroïque, mais suffisamment sérieux pour nous donner envie de partir.
En face de nous, une île semblait posée au milieu du lac. Pas très loin. Enfin, c’est ce que nous pensions depuis la plage. Avec l’eau, les distances mentent toujours un peu. Elles vous appellent doucement, puis elles vous demandent de travailler.
Premiers coups de pagaie.
Le lac était calme. Une eau lisse, transparente, presque sage. Le soleil brillait, l’île dessinait devant nous sa masse sombre couverte d’arbres, et nous avancions avec cette émotion particulière que l’on ressent quand on réalise soudain où l’on se trouve.
Nous naviguions sur le lac Malawi.
Ce nom que l’on avait lu cent fois sur les cartes était maintenant sous notre canoë. Une mer intérieure, immense, douce, lumineuse. Et nous, minuscules, au milieu de cette eau claire, à pousser sur les pagaies avec un enthousiasme d’enfants.
L’île semblait proche, puis moins proche, puis franchement moins proche.
Il fallut ramer. Pas un peu. Vraiment ramer. Mais nous étions heureux de l’effort. Il y avait dans cette traversée quelque chose de simple et d’évident : l’eau, le soleil, le silence, le bruit régulier des pagaies, et cette sensation de s’éloigner doucement de la rive.
En chemin, nous avons croisé les pêcheurs.
Certains seuls dans leurs pirogues étroites, assis très bas sur l’eau, comme s’ils faisaient corps avec leur embarcation. D’autres à plusieurs, cinq ou six hommes dans des bateaux plus grands, concentrés sur leurs filets, leurs gestes, leurs habitudes. Ils n’avaient pas besoin de parler fort. Ici, le lac donne le rythme.

Sous le canoë, l’eau était si claire que l’on voyait les poissons passer. Des éclats de couleurs, des bleus, des jaunes, des reflets vifs, presque inattendus dans un lac. On se serait cru par instants au-dessus d’un petit morceau d’océan, mais sans le sel, sans les vagues, sans la brutalité de la mer.
Et puis, sur un arbre haut perché, nous avons aperçu les aigles pêcheurs.
Ils dominaient le lac comme s’il leur appartenait. Immobiles d’abord, puis soudain lancés dans le ciel, avant de plonger vers l’eau avec une précision parfaite. Le lac Malawi n’était plus seulement un paysage. Il devenait une scène vivante, immense, où chacun avait sa place : les pêcheurs, les oiseaux, les poissons, et nous, visiteurs un peu maladroits mais émerveillés.
Nous avons traîné sur l’île, pris notre temps, retardé le retour.
Il aurait été dommage de rentrer trop tôt.
Le soleil a commencé à descendre derrière la masse sombre de l’île. Peu à peu, le lac s’est couvert d’or, puis de cuivre, puis de rose.
Les pirogues sont devenues des ombres. Les pêcheurs n’étaient plus que des silhouettes découpées dans la lumière. Le soleil, énorme, rond, rougeoyant, semblait glisser lentement derrière les arbres.
Nous avons vu beaucoup de couchers de soleil depuis le début de notre voyage.
Des beaux. Des très beaux. Des couchers de soleil de désert, d’océan, de bush, de montagne.
Mais celui-là restera longtemps avec nous. Peut-être à cause du silence. Peut-être à cause de ces pirogues noires sur l’eau orange.
Peut-être à cause de ce pêcheur assis dans sa barque, immobile dans la lumière comme une image ancienne. Peut-être simplement parce que nous étions là, au bon moment, sur ce lac immense, à regarder le jour disparaître derrière l’île.
Quand nous avons repris les pagaies pour rentrer, la nuit commençait déjà à se poser sur le Malawi.
Et nous avions cette fatigue douce dans les bras, celle que l’on aime bien, celle qui raconte qu’on n’a pas seulement regardé un paysage.
On l’a traversé.
Les Boudubouts