Aujourd’hui, nous avons décidé de prendre de la hauteur.
Depuis notre arrivée à Diego-Suarez, on nous répète que sa baie serait la deuxième plus grande du monde, juste derrière celle de Rio de Janeiro. Vrai classement ou jolie légende locale ? Peu importe finalement. Il y a quelques mois à peine, nous étions justement devant la baie de Rio. Alors forcément, avec Hélène, nous avions envie d’aller vérifier par nous-mêmes.
Et il faut reconnaître une chose : elle est immense.
Depuis Diego, elle s’étire si loin qu’on en distingue difficilement les contours. Au milieu de cette gigantesque étendue d’eau trône même son propre Pain de Sucre, le Nosy Lonjo, cette petite île conique et sacrée qui semble avoir été posée là tout exprès pour entretenir la comparaison avec Rio.
Mais pour prendre réellement la mesure de la baie, il fallait monter.
Direction la Montagne des Français.
TvLe nom raconte déjà une partie de l’histoire. À la fin du XIXᵉ siècle, lorsque Diego-Suarez devient l’un des grands points d’appui militaires français de l’océan Indien, les hauteurs entourant la baie sont fortifiées. Il faut surveiller cette ouverture stratégique sur l’océan et pouvoir répondre à une éventuelle attaque venue de la mer.
Nous commençons l’ascension sous un soleil qui ne fait aucun cadeau. Le chemin grimpe dans une végétation sèche avant de laisser place à de longs escaliers taillés dans la roche. Marche après marche, la baie apparaît derrière nous, toujours plus vaste.
Quelques caméléons facétieux accompagnent notre ascension. Enfin, « accompagnent » est un grand mot : eux font surtout tout leur possible pour disparaître dans les branches pendant que nous essayons de les repérer.
Puis nous atteignons le sommet.
Et là, la récompense.
La baie de Diego-Suarez s’ouvre devant nous dans toute sa démesure. Des kilomètres d’eau, des caps, des îlots, des montagnes et, au loin, l’océan Indien. Depuis les vestiges des anciennes installations militaires, on comprend immédiatement pourquoi les Français avaient choisi cette hauteur. D’ici, rien ne pouvait entrer dans la baie sans être aperçu.
Rio peut dormir tranquille, nous ne sortirons pas le mètre ruban. Mais Diego mérite largement qu’on prenne le temps de la contempler.
Redescendus de notre perchoir, nous décidons justement d’en faire le tour.
Ou du moins d’essayer.
Car cette baie n’en finit jamais. La route contourne les reliefs, s’éloigne de l’eau, la retrouve, traverse des paysages presque déserts. Et puis soudain, changement de décor : devant nous apparaît l’océan Indien.
Émeraude.
Le mot n’est pas exagéré. Sous le soleil, l’eau prend cette couleur presque irréelle qui donne immédiatement envie de s’arrêter.
Nous ne résistons pas longtemps.
Un poisson grillé, les pieds dans le sable, l’océan devant nous… Il existe des restaurants avec beaucoup plus d’étoiles, mais certains déjeuners n’ont besoin de rien d’autre.
Nous reprenons ensuite notre exploration et retrouvons les fantômes de la présence française.
Face à la mer apparaissent les anciennes batteries de canons, protégées dans d’épais bunkers de béton. Tout avait été pensé pour défendre l’entrée de cette baie stratégique et empêcher une flotte ennemie de s’en approcher. Aujourd’hui, les canons se sont tus et la végétation reprend lentement possession des fortifications.
Tout au bout nous attend un phare.
Il marque l’étroit passage entre la baie et l’océan, cette porte naturelle qu’il fallait autrefois surveiller avec une attention presque obsessionnelle.
Le gardien est là.
Quelques mots échangés, et nous voilà embarqués pour une visite particulière. Nous grimpons avec lui dans son domaine, heureux de découvrir ce morceau du bout du monde autrement que derrière une grille ou un panneau.
Mais les Français n’avaient évidemment pas confié la défense de cette passe à un simple phare.
Un peu plus loin, nous découvrons une installation militaire d’une tout autre dimension.
Les ruines de l’ancien hôpital militaire sont toujours là. On imagine difficilement aujourd’hui l’activité qui devait régner dans ces bâtiments lorsque des milliers de militaires français vivaient autour de la baie.
Et surtout, face à l’océan, apparaît une énorme batterie de canons.
Des pièces impressionnantes, installées pour verrouiller l’entrée de la baie et capables de prendre sous leur feu tout navire qui aurait tenté de forcer le passage. Même abandonné, l’ensemble conserve quelque chose de démesuré. Ces énormes canons tournés vers la mer racontent mieux que n’importe quel musée l’importance stratégique qu’avait autrefois Diego-Suarez pour la France.
Nous marchons au milieu de ces vestiges avec cette sensation étrange que nous aimons tant en voyage : celle de pouvoir encore lire l’histoire dans le paysage.
Le soleil commence à descendre. Il est temps de rejoindre Ramena.

Nous terminons cette longue journée au cœur du petit village, dans un restaurant où Madagascar nous réserve une dernière facétie.Après les fortifications françaises, les canons français, l’hôpital français et le phare, nous poursuivons dans la gastronomie française : camembert rôti, puis magret au poivre vert.
Nous sommes bien à Madagascar.
Mais le plus improbable nous attend encore.
Accroché là, devant nous : le drapeau du Royaume d’Araucanie et de Patagonie.
Celui d’Antoine de Tounens, cet incroyable Français qui, au XIXᵉ siècle, traversa l’Atlantique et se proclama roi d’Araucanie et de Patagonie.
Nous rions.
Il y a quelques mois encore, Ulysse nous emmenait sur les routes de Patagonie. Aujourd’hui, à des milliers de kilomètres de là, dans un petit village tout au nord de Madagascar, c’est la Patagonie qui revient nous faire un clin d’œil.
Décidément, les voyages ont parfois une drôle de façon de se répondre.
Les Boudubouts